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Quand l’Architecture S’appuie Sur la Technologie Pour Réinventer le Bâti

L’Afrique s’affirme comme l’une des scènes architecturales les plus dynamiques au monde. Cette transformation ne se limite pas aux smart-cities mais elle s’inscrit dans la manière de concevoir, modéliser, construire et penser les bâtiments, du logement au complexe public, en s’appuyant sur des technologies numériques émergentes. Décryptage.

Par Marie-France Réveillard


À l’échelle du continent, des innovations spectaculaires définissent de nouvelles normes en matière de construction. L’Afrique est devenue l’un des terrains les plus avancés en impression 3D de bâtiments. C’est au Malawi, que la coentreprise 14Trees née d’un partenariat entre Holcim, British International Investment et Amazon Climate Pledge, a construit la première école 3D imprimée au monde, avec des murs montés en quelques heures, démontrant qu’un modèle de production rapide, compétitif et durable était possible sur un continent confronté à une pénurie chronique d’infrastructures, et aux prises avec une démographique croissante. L’UNICEF estime que le Malawi manque d’environ 36 000 salles de classe, soit l’équivalent de plus de 70 ans de construction au rythme traditionnel. Avec l’impression 3D, 14Trees ambitionne de combler ce déficit en seulement 10 ans, tout en générant des emplois locaux.

Non loin de Mombasa sur la côte de Kilifi, le Kenya a relevé le défi du projet Mvule Gardens, à l’origine de 52 logements conçus grâce à l’impression 3D et certifiés EDGE Advanced pour leurs performances durables1, avec à la clé une empreinte carbone réduite de 70 % comparativement aux constructions classiques.

 « Une maison imprimée peut voir ses murs réalisés en quelques heures, pour un coût largement inférieur à celui d’une construction traditionnelle, parfois autour de 10 000 dollars US ou moins »

Ces approches disruptives recouvrent une dimension économique non négligeable, car une maison imprimée peut voir ses murs réalisés en quelques heures, pour un coût largement inférieur à celui d’une construction traditionnelle, parfois autour de 10 000 dollars ou moins, en fonction du degré de finition, des infrastructures associées et du marché local.


Modélisation Numérique et IA : Vers une Architecture Contextualisée

L’innovation africaine ne se résume pas à l’impression 3D. L’IA et la modélisation numérique – appelée « BIM » pour Building Information Modeling, soit en français la modélisation des données de la construction – transforment profondément la phase de conception et d’analyse des bâtiments. Ainsi, des outils basés sur l’IA, comme Dirah AI, initié par le jeune architecte kényan Victor Kiarie, permettent d’intégrer automatiquement données climatiques, contraintes environnementales et valeurs culturelles africaines dans des propositions de design. 

Le BIM aide à simuler le comportement des matériaux locaux, à optimiser la performance énergétique et à intégrer des principes de durabilité depuis la phase de conception jusqu’à l’exécution. C’est une véritable révolution par rapport aux méthodes traditionnelles qui reposaient sur des savoir‑faire empiriques.

Ces progrès permettent au continent de faire face à des contraintes qui lui sont propres. Contrairement à l’Europe ou l’Amérique du Nord, où la technologie architecturale s’ajoute souvent à des pratiques déjà hautement industrialisées, en Afrique elle intervient là où la carence d’infrastructures se fait le plus sentir. Les innovations ne sont pas seulement esthétiques ou outils de compétition, elles répondent à des besoins sociaux concrets : logements abordables, écoles, établissements de santé, bureaux communautaires.

Sur le continent, les technologies ne se contentent pas d’optimiser les coûts ou les délais : elles reconfigurent la manière de penser l’espace bâti, à l’intersection entre tradition, urgence sociale et environnement.


Vers une Architecture Africaine Techno-Critique

« Aujourd’hui, les nouvelles technologies sont intégrées dans tous nos projets » explique l’architecte tchadien Badou Sosthène Banda, fondateur et directeur général de Kemet Studio, un cabinet d’architecture qui opère en Europe et sur le continent africain. Il s’attèle actuellement au projet d’Ambassade du Tchad à Niamey (Niger) et souligne l’importance des nouvelles technologies dans la conduite de projets. « L’IA permet de définir les bases d’un projet, de fluidifier notre travail, de gérer simultanément plusieurs missions avec les différents corps de métiers. Les risques d’erreurs sont réduits, les coûts, tout comme le temps de travail sont optimisés » explique-t-il.

Là où l’impression 3D et la fabrication numérique permettent de réduire les besoins en main‑d’œuvre spécialisée, d’optimiser l’usage des matériaux, et de diminuer la durée des chantiers, ils changent aussi la donne économique. L’adoption des outils numériques se traduit par une meilleure coordination des intervenants et une transparence accrue des coûts.

À l’horizon 2050, une nouvelle génération d’architectes africains pourrait faire de l’Afrique un centre d’excellence mondiale pour une architecture techno‑écologique : non seulement durable et frugale en ressources, mais aussi profondément enracinée dans les pratiques culturelles et climatiques. L’idée n’est plus de copier le monde, mais d’inventer un paradigme où tradition, numérique et durabilité se conjuguent au quotidien.

Pour Badou Sosthène Banda, la formation et l’appropriation des savoir-faire ancestraux, mais aussi la maîtrise des outils technologiques dans l’architecture en Afrique, doivent néanmoins se renforcer. « Aujourd’hui, près de 90% des constructions en Afrique, sont réalisées avec du béton. Or ce matériau n’est pas le plus adapté à notre continent. Cela tient notamment aux formations que suivent architectes et urbanistes africains à l’étranger. Ils y apprennent des méthodes qui ont fait leurs preuves en Occident mais qui ne sont pas adaptées à nos territoires. Nous devons appliquer nos savoir-faire en matière de construction et les intégrer dans nos propres logiciels, afin que la technologie appliquée à l’architecture en Afrique, soit le reflet de nos besoins réels » prévient-il.

 « À l’horizon 2050, une nouvelle génération d’architectes africains pourrait faire de l’Afrique un centre d’excellence mondiale pour une architecture techno‑écologique »


Mobiliser Ressources Humaines et Financières

L’Afrique n’est plus un simple terrain d’expérimentation pour les technologies importées. Elle s’impose comme un champ d’innovation où l’architecture, appuyée par des technologies numériques et physiques, répond à ses propres défis socio‑environnementaux. Qu’il s’agisse de maisons imprimées en quelques heures, de modèles d’IA contextualisée, ou de systèmes de modélisation avancés, le futur du bâti africain se dessine aujourd’hui comme l’un des plus originaux et les plus influents au monde, non pas malgré la technologie, mais grâce à la manière dont elle est réinterprétée et mise au service des réalités locales.

« Le futur du bâti africain se dessine aujourd’hui comme l’un des plus originaux et les plus influents au monde »

Cette révolution architecturale n’est pas exsangue de défis à relever, comme celui des données climatiques locales qui représente l’une des limites majeures pour des solutions d’IA contextualisées, faute d’accès à des données climatiques détaillées. Par ailleurs, ces nouvelles technologies exigent également des compétences en BIM, en programmation et en analyse de données, qui sont encore des domaines d’expertise émergents dans de nombreux cursus africains.

Enfin, bien que des investisseurs internationaux soutiennent certains projets, la structuration de marchés locaux capables de financer des innovations technologiques reste un défi, notamment pour des solutions comme l’impression 3D à grande échelle.

« La structuration de marchés locaux capables de financer des innovations technologiques reste un défi »

Quel avenir pour les architectes à l’heure de l’IA ? Pour Badou Sosthène Banda, pas d’inquiétude : « L’IA est très utile pour proposer des plans mais il faudra toujours des architectes et pour adapter la proposition initiale aux besoins du consommateur et un ingénieur pour valider les normes de sécurité en vigueur ».


Pionniers et Grands Projets Africains

Depuis quelques années, les pionniers africains conjuguant technologie et sens architectural se multiplient sur le continent. La Nigérienne Mariam Issoufou Kamara allie ingénierie informatique et architecture, illustrant cette convergence, en intégrant dans ses projets des matériaux locaux et des structures ouvertes pensées avec des outils numériques, tout en inscrivant ses bâtiments dans une logique sociale et culturelle profonde.

Joe Osae‑Addo (Ghana), le théoricien du concept Inno‑Native, plaide également pour une architecture qui conjugue innovation technologique et identité locale, faisant de l’intelligence digitale un outil d’expression des cultures africaines.

Quant au Zeitz Museum of Contemporary Art Africa (Zeitz MOCAA), au Cap, il est un exemple de transformation architecturale high‑tech appliquée au patrimoine industriel. Conçu par Heatherwick Studio (Londres), cet ancien silo à grains a été sculpté numériquement pour créer des galeries et des volumes d’une complexité spatiale remarquable. Le projet a utilisé des technologies avancées de modélisation 3D, de découpe robotisée et de simulation structurelle pour recycler l’ancien bâtiment en un espace muséal contemporain. Le coût total du projet s’est élevé à environ 40 millions de dollars pour la transformation du silo en musée. Il est devenu l’un des monuments emblématiques de Cape Town depuis son ouverture en 2017.


1. Certification décernée par la Société financière internationale (Groupe de la Banque mondiale).


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