Si la majorité des minerais stratégiques quitte le sous-sol d’Afrique dans un état brut ou peu transformé, certains pays parviennent désormais à retenir plus de valeur ajoutée localement. Reste cependant à prendre en compte l’impact environnemental. Analyse
Par Emre Sari
Le secteur minier africain s’affirme comme un levier stratégique de croissance, au cœur des transitions énergétique, industrielle et numérique mondiales. Pour plusieurs pays, les industries extractives représentent déjà plus de 20 % du PIB, des exportations ou des recettes fiscales, ce qui rend cruciale la mise en place de cadres de gouvernance et de contenu local pour éviter la «malédiction des ressources ». À l’heure où la compétition mondiale s’intensifie pour sécuriser ces minerais, l’enjeu est clair : passer du rôle de simple fournisseur brut à celui de plateforme intégrée, capable de transformer, industrialiser et partager davantage la valeur avec les populations.
Dossier Coordonné Par Marie-France Réveillard
L’Afrique extrait chaque année d’énormes quantités de lithium, de cobalt, de cuivre et de manganèse, mais leur quasi totalité quitte le continent sous forme de produit brut ou peu transformé. Le lithium s’envole vers les usines chinoises de cathodes, le cobalt brut rejoint les raffineries de Finlande ou de Chine, la bauxite guinéenne aboutit dans les fours d’alumine des États du Golfe.

Encourager La Transformation Locale
L’Afrique subsaharienne abrite pourtant 30 % du total mondial des minerais essentiels, selon le Fonds monétaire international (FMI). « L’extraction de certains minerais pourrait accroître le PIB de la région de 12 % ou plus d’ici à 2050. Et aller au-delà de l’exportation de matières premières brutes pour développer des industries de traitement ouvre une perspective encore plus large », indique même l’institution dans une note d’avril 2024. Le Gabon a montré que l’on pouvait mettre en place une chaîne de transformation locale. Depuis 2021, la Compagnie minière de l’Ogooué (Comilog), filiale d’Eramet, n’exporte plus que du silicomanganèse produit à Moanda. Le complexe a produit 7,4 millions de tonnes de minerais en 2023, et a créé environ 2 000 emplois directs et près de 10 000 indirects. Le pays a même déjà décidé, ce 30 mai 2025, d’interdire, à compter du 1er janvier 2029, l’exportation du manganèse brut. Le Rwanda, lui aussi, a développé une filière de transformation locale. La fonderie LuNa Smelter produit désormais des alliages d’étain et de tantale à plus de 99 % de pureté. Autre exemple de transformation partielle sur place et d’évolution, au Zimbabwe, où Zhejiang Huayou Cobalt a déboursé 422 millions de dollars pour le gisement de lithium d’Arcadia. Il a exporté 400 000 tonnes de lithium concentré en 2024. Mais, pour intégrer la chaîne de valeur localement, l’entreprise a annoncé la mise en fonctionnement d’une usine de sulfate de lithium en 2026, un produit intermédiaire avant le raffinage vers d’autres formes de lithium utilisables pour produire des batteries. Comme au Gabon, le pays interdira l’exportation de concentrés de lithium à partir de 2027 afin d’encourager la transformation locale. Et la production de sulfate de lithium devrait avoisiner les 50 000 tonnes annuelles. Une autre entreprise chinoise, Sinomine, a aussi annoncé un investissement de 500 millions de dollars pour construire une unité de production de sulfate de lithium sur sa mine de Bikita, toujours au Zimbabwe.
L’Afrique subsaharienne abrite pourtant 30 % du total mondial des minerais essentiels, selon le Fonds monétaire international (FMI).
La Route De La Chine
Pourtant, à quelques centaines de kilomètres de ces succès, en République démocratique du Congo (RDC), la Kamoto Copper Company de Glencore et les mines de KFM et TFM du géant chinois CMOC n’assurent qu’une transformation primaire du cobalt. Le minerai est extrait sous forme de cailloux et transformé en hydroxyde de cobalt, une poudre plus facile à exporter. « C’est une transformation assez minimale, et d’un point de vue économique, pour les entreprises, cela fait de toute façon plus sens que de transporter des cailloux jusqu’en Chine », détaille Raphaël Deberdt, anthropologue spécialisé dans les mines et chercheur à la Copenhagen Business School. Pas moins de 96 % du cobalt de RDC prend en effet la route de la Chine, selon le chercheur David Landry, dans son récent article Chinese mining investment globally: Who, where, and how? [en français Investissements miniers chinois à l’échelle mondiale : qui, où et comment ?, NDLR]. Et c’est seulement dans l’Empire du Milieu que la poudre va évoluer vers des produits plus concentrés, plus raffinés et enfin vers un usage industriel concret.

Conséquences Environnementales
L’évolution vers des produits miniers plus complexes se heurte à des difficultés locales. « En termes d’énergie, c’est complexe, observe le chercheur Raphaël Deberdt. Il faut un flux constant et puissant. La plupart des entreprises ont leur propre production d’énergie comme Glencore ou CMOC, en RDC. » Mais l’un des principaux freins est la pollution. « La transformation est plus polluante que l’extraction elle-même », explique Raphaël Deberdt. Pour les pays africains, la transformation locale pour capter plus de valeur ajoutée induit donc de sacrifier potentiellement des régions à une pollution plus importante ou de soumettre les groupes miniers à des surcoûts. « Pour développer des techniques moins polluantes, il faut investir dans des technologies très chères et dans la recherche », note le chercheur. À Moanda, par exemple, Comilog a construit de nouvelles laveries pour les eaux mêlées de boue, afin de recréer de la terre végétale après l’exploitation minière. À l’origine, cette localisation des chaînes de valeur était avant tout un choix politique. « Les chaînes de transformation de ces minerais ont été placées en Chine sous la pression des pays occidentaux, dans les années 1970 et 1980, rappelle l’expert. Ils ont poussé pour délocaliser les étapes polluantes. Aujourd’hui, tout le monde critique le quasi monopole de la Chine, mais c’est nous qui l’avons favorisé ». CQFD : la Chine a pris beaucoup d’avance dans les processus et propose aujourd’hui des prix très bas.
« Aujourd’hui, tout le monde critique le quasi-monopole de la Chine, mais c’est nous qui l’avons favorisé »
Instaurer Une Coopération Économique Régionale
Mais la partie n’est pas perdue pour les pays africains, à condition de coopérer. C’est le sens de l’analyse d’un rapport de l’ONG Publish What you Pay (PCQVP), en 2024 : « Les pays africains devraient s’attacher à se spécialiser dans les maillons de la chaîne de valeur où ils sont les plus compétitifs, même si cela implique d’importer des minerais d’autres pays. Il est essentiel d’instaurer une coopération économique régionale et des accords commerciaux préférentiels pour que les pays africains échangent des minerais entre eux et deviennent compétitifs sur le marché des énergies renouvelables ».