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Transition énergétique : 3 questions à Mohan Vivekanandan et Isabelle Lessedjina

Alors qu’elle est responsable de moins de 4 % des émissions de carbone à l’échelle planétaire, l’Afrique n’en subit pas moins déjà les conséquences du changement climatique. Une situation continentale paradoxale qui exige, encore plus qu’ailleurs, une transition énergétique juste et calibrée aux besoins des populations. Spécialistes des enjeux financiers liés à la transition énergétique, Mohan Vivekanandan, en charge de l’origination et de la couverture de la clientèle à la Banque de développement de l’Afrique australe (DBSA), et Isabelle Lessedjina, Senior Vice-Présidente du fonds de couverture TCX, reviennent sur ce défi majeur tout en traçant les contours de solutions à explorer. Entretien croisé.

Par la Rédaction

Forbes Afrique : Publiées alors que les travaux de la conférence mondiale sur le climat (COP27) se poursuivent à Charm El-Cheikh (Egypte), les conclusions du dernier bilan du Global Carbon Project sont sans appel : les émissions mondiales de CO2 restent à un niveau record. Quelle lecture faites-vous de cette situation, notamment en Afrique ? Et que font les pouvoirs publics et institutions de développement pour relever ce défi ?

Mohan Vivekanandan : La crise énergétique que connaît actuellement l’Afrique et les préoccupations croissantes concernant le changement climatique nécessitent une réorientation stratégique du bouquet énergétique du continent. Dans ce contexte, il faut faire de la production d’énergie une priorité, tout en réduisant la dépendance aux combustibles fossiles. C’est en tous les cas le sens de la mission que nous portons à la Banque de développement d’Afrique australe (Development Bank of Southern Africa, DBSA). Aujourd’hui, 40 % de nos engagements financiers sont centrés sur le développement d’infrastructures durables au sens large, qui vont de projets de génération d’électricité à des initiatives dans le secteur des hydrocarbures. Cela représente l’équivalent d’un milliard de dollars par an ; une somme qui est affectée aux deux-tiers en Afrique du Sud, le reliquat étant réparti sur le reste de la région d’Afrique australe. Quant à nos options de financement (maturité de la dette…), elles sont calibrées en concertation avec les bénéficiaires, qui disposent par ailleurs de solutions en rand sud-africain, en sus du dollar et de l’euro. En résumé, de vrais efforts sont faits pour accélérer la transition énergétique du continent et renforcer la capacité des services publics nationaux et régionaux à développer leur production d’énergie renouvelable. À cet égard, la disponibilité de ressources concessionnelles adéquates pour stimuler la transition énergétique de la région et promouvoir l’inclusion socio-économique est essentielle.

Forbes Afrique : La question des financements justement. Que faut-il retenir en particulier de ce volet clé ?

Isabelle Lessedjina : C’est effectivement l’un des aspects essentiels liés à la mise en place des politiques de transition énergétique. Au-delà de l’engagement financier associé à ces politiques – significatif-, il est important de garder à l’esprit qu’il existe aussi souvent en Afrique un autre coût, plus pernicieux, qui est celui du risque de change, c’est-à-dire l’incertitude corrélée à l’évolution du taux de change entre la monnaie locale et la devise dans laquelle les fonds ont été empruntés. Cette situation peut vite s’avérer problématique, comme le démontrent les exemples récents de pays tels que le Ghana ou le Malawi ; des pays qui ont vu la valeur de leur devise s’éroder alors que leurs emprunts étaient eux, libellés en devises fortes (dollars, euros…), qu’ils devaient continuer d’honorer en s’appuyant sur un flux « amoindri » de recettes générées en monnaie nationale. Qu’il s’agisse de lever des capitaux pour de la dette souveraine ou de financer des projets liés à l’éducation ou l’énergie, au final, ce risque de change est supporté par les États, entreprises et citoyens du continent. Dans le cas en l’espèce des projets énergétiques, la plupart des contrats d’achat d’électricité (power purchase agreements ) sont fixés ou indexés au dollar, ce qui revient à externaliser le risque de change sur le consommateur final, qui pourrait conséquemment subir une forme de pauvreté énergétique (difficulté à accéder à l’énergie domestique, ndlr) s’il n’est pas en mesure d’absorber ce coût induit. Les gouvernements sont toutefois de plus en plus conscients de ces enjeux et déterminés à agir. L’exemple de la Task Force présidentielle kényane, mise en place par le président Uhuru Kenyatta (en mars 2021, ndlr) pour passer en revue les contrats d’achat d’électricité (PPA) conclus par la compagnie publique Kenya Power and Lighting Company Limited (KPLC) ont de fait clairement pointé du doigt ce risque et préconisé plus de PPA indexés à l’avenir sur le shilling, pour éviter tout risque de change. C’est aussi une bonne manière de rappeler que les pouvoirs publics ont un vrai pouvoir de négociation dans leurs relations contractuelles avec les producteurs d’énergie indépendants. 

Forbes Afrique : En définitive, quelles sont les solutions qui pourraient être apportées pour réussir une transition énergétique juste en Afrique ?

Mohan Vivekanandan : Une proactivité accrue de la part des décideurs politiques et des philanthropes sera cruciale pour réussir la transition vers une économie à faible émission de carbone, ne serait-ce que pour s’assurer que les communautés liées à ces industries énergétiques à fortes émissions ne soient pas laissées-pour-compte. Plus largement, une transition énergétique bien gérée est un puissant moteur pour la création d’emplois, la justice sociale et l’éradication de la pauvreté. Pour faciliter la transition, la planification et la gouvernance énergétiques doivent être alignées sur des alternatives technologiques en évolution rapide et sur une trajectoire d’émissions économiquement viable pour soutenir les économies régionales grâce à des impacts substantiels “justes” tels que le soutien à l’accès universel à l’énergie, l’augmentation de la sécurité énergétique, la promotion de la localisation et de l’industrialisation, le renforcement de l’intégration de la dimension de genre et l’autonomisation économique des populations défavorisées à grande échelle grâce à des solutions intégrées de financement des infrastructures pour maximiser l’impact sur le développement. Et oui, pour sûr, ces efforts nécessiteront de facto une augmentation des financements concessionnels, climatiques et verts par les institutions de financement du développement afin de mobiliser davantage les investissements du secteur privé en faveur de la transition.

Isabelle Lessedjina : Il nous faut bien évidemment plus d’énergie verte et répondant spécifiquement aux besoins des populations ; notamment celles vivant en milieu rural avec des formules autonomes off-grid (production d’électricité hors-réseau). Encore faut-il que les solutions de financement associées à ce type de projets soit pérennes et viables. Les exemples concrets de risque de change que nous avons évoqués précédemment rappellent l’absolue nécessité de développer un écosystème en devise locale, le seul à même de protéger les consommateurs finaux contre ce risque financier. Et quand cet écosystème n’existe pas, des produits de couverture doivent être déployés pour atténuer cette incertitude. Pour appuyer cette démarche, et en conformité avec l’objectif de développement durable no 7 des Nations unies de recourir aux énergies renouvelables, le gouvernement allemand et plusieurs institutions financières internationales de développement se sont alliés à notre fonds de couverture TCX pour promouvoir plus de financements en monnaie locale sur ce type de projets. Au total, c’est l’équivalent de plus de 300 millions de dollars de fonds en devises locales qui ont été engagés au cours des cinq dernières années en suivant ce schéma ; un montant que nous comptons porter à un 750 millions de dollars d’ici 2030. En définitive, c’est vers cet objectif de solutions financières locales qu’il faut tendre car ce sont ces formules qui permettront, in fine, d’assurer la soutenabilité de la dette, notamment celle en lien avec les enjeux de transition énergétique.

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