Indispensable à l’innovation et au développement économique, la recherche manque encore souvent de moyens et de visibilité en Afrique. De fait, les publications scientifiques issues du continent ne représentent que 3% de la production mondiale. Un constat sans fard que connaît bien Valérie Verdier, présidente de l’Institut de recherche pour le développement (IRD). Pour la dirigeante de cette institution publique française qui défend un modèle de partenariat scientifique équitable avec les pays du Sud, il faut changer de paradigme dans les collaborations scientifiques au niveau international. Entretien.
Propos recueillis par Szymon Jagiello
Forbes Afrique : Valérie Verdier, de par vos fonctions, vous connaissez parfaitement la scène scientifique africaine. Quel état des lieux faites-vous aujourd’hui de la recherche sur le continent ?
Valérie Verdier : Bien que des progrès notables aient été réalisés au cours des dernières années, des écarts persistent entre l’Afrique et le reste du monde. À titre indicatif, nous comptions en 2019 seulement 35 chercheurs par million d’habitants en Afrique, soit 150 fois moins qu’en Europe. Certains de nos partenaires africains regrettent que les décideurs politiques ne fassent pas de la science et de la recherche une priorité dans les investissements. De manière générale, le manque parfois criant d’infrastructures et de plateaux techniques sur le continent peut influer sur les possibilités qu’ont les chercheurs africains à conduire les recherches, former les jeunes et publier leurs résultats. L’accès à internet est par ailleurs souvent coûteux, ce qui entrave le partage équitable de la connaissance et de la production scientifique. Enfin, à quelques exceptions près, peu d’États africains disposent d’une agence nationale capable de financer suffisamment la recherche. Par conséquent, les effets se répercutent sur la production des publications et leur diffusion, qui est pourtant essentielle. Il faut donc plus d’investissements structurels pour la recherche.
Forbes Afrique : Justement, parlons du volet financement. La Mo Ibrahim Foundation rappelle par exemple que seulement 3.8 % de l’enveloppe globale des fonds liés à la recherche climatique a été attribuée à l’Afrique contre 78% pour les institutions européennes et nord-américaines. Comment modifier cette donne ?
Valérie Verdier : En premier lieu,les pratiques dites d’helicopter research- qui font référence aux chercheurs venus de pays développés, collectant, traitant, analysant des données et publiant leurs résultats avec très peu ou pas d’implication de scientifiques locaux- doivent cesser. Il est absolument nécessaire de bâtir une pratique de la recherche qui soit ancrée dans les pays et les territoires. C’est un point fondamental qu’il faut changer pour mettre en œuvre des projets scientifiques co-construits, équitables et qui s’inscrivent dans la durée, comme nous le faisons à l’IRD. Par ailleurs, il faut cibler des financements, notamment européens, sur les pays et territoires en Afrique, notamment pour ceux qui sont particulièrement touchés par la crise climatique.
Forbes Afrique : De quelle manière parvient-on à ce résultat ?
Valérie Verdier : Nous devons reconsidérer notre manière de travailler avec nos partenaires du Sud, en particulier en Afrique, afin de réduire les asymétries que nous observons, en étant plus à l’écoute de leurs aspirations. Ces besoins ont de fait été exprimés par les jeunes, les étudiants et les chercheurs lors du récent Sommet Afrique-France ainsi qu’à l’occasion des ateliers qui l’ont précédé.
Forbes Afrique : En somme, il faut changer le paradigme de la collaboration…
Valérie Verdier : Absolument. Il faut encourager les mobilités croisées des étudiants et des chercheurs entre nos continents et avoir une réflexion concertée sur nos pratiques, l’enseignement et la valorisation de la recherche. Il faut aussi promouvoir la reconnaissance des savoirs locaux afin de s’en inspirer davantage et développer des solutions au plus près des populations. L’autre point important est d’encourager et de financer des projets favorisant les approches co-construites et co-valorisées dans le cadre par exemple de consortia internationaux dont la gouvernance sera partagée, comme c’est le cas avec des dispositifs tels que les Laboratoires Mixtes Internationaux (LMI) ou les Jeunes Équipes Associées à l’IRD (JEAI) co-portés par notre Institut.
Forbes Afrique : Donnez-nous des exemples concrets de ce nouveau partenariat scientifique.
Valérie Verdier : Dans le cadre de la diffusion scientifique que j’ai précédemment évoquée, l’IRD s’emploie à cette co-construction et ce co-pilotage. Ainsi, entre 2017 et 2021, sur un total d’environ 8200 publications scientifiques, 42 % d’entre elles ont été co-publiées avec un partenaire africain. Le deuxième exemple est le lancement cette année du programme et de la revue « Global Africa ». Porté par le laboratoire d’analyse « Sociétés et pouvoirs / Afrique-Diasporas (LASPAD) » de l’Université Gaston Berger à Saint-Louis, au Sénégal, et cofinancé par l’Agence française de développement (AFD) et l’IRD à hauteur de 1, 5 millions d’euros, ce projet associe une dizaine d’institutions panafricaines et européennes. Au cœur de ce programme, cette revue a pour ambition de contribuer à l’expression, à la diffusion et au renforcement des recherches sur le continent. Je suis persuadée que ce programme aura un rayonnement important, notamment en dépassant le défi linguistique. En effet, cette revue prend le parti du plurilinguisme (français, anglais, swahili et arabe) au service d’une recherche scientifique depuis l’Afrique, pour l’Afrique et le monde. Par ailleurs, les 90 dispositifs phares de l’IRD en Afrique comme les LMI, JEAI précédemment cités, la centaine d’Allocations de recherche pour une thèse au Sud (bourses de doctorat ARTS) qui ont cours en Afrique, ou encore les mobilités Sud-Nord et Sud-Sud sont des exemples très concrets de la façon dont nous co-construisons la recherche et la formation par la recherche avec nos partenaires du continent africain.








