Dotée d’un patrimoine naturel et culturel parmi les plus spectaculaires du continent, la République démocratique du Congo veut faire du tourisme un pilier de sa diversification économique. Entre ambitions chiffrées, déficit d’infrastructures et coût d’entrée encore dissuasif, le pays tente de transformer un potentiel XXL en véritable industrie, où les investisseurs les plus audacieux pourraient bénéficier d’un avantage de pionnier.
Par Élodie Vermeil
Dans sa Politique nationale du tourisme validée début septembre 2024, la RDC s’est fixé un cap : générer jusqu’à 7 milliards de dollars de recettes annuelles en devises et créer entre 200 000 et 500 000 emplois directs et indirects dans le secteur d’ici 2030. Le pays, qui compte plus de 110 millions d’habitants, ambitionne aussi d’attirer à moyen terme plus de 1 million de touristes internationaux, contre quelque 500 000 aujourd’hui, selon les données communiquées par les autorités.
Cette ambition s’inscrit dans une vision plus large où le tourisme doit devenir une « industrie clé » et le pays, une destination de référence en Afrique subsaharienne, au-delà de l’attractivité que lui confère sa richesse considérable en minerais. De fait, pour l’heure, le secteur touristique ne contribue qu’à environ 1 à 2 % du PIB, loin des 10 % autour desquels se situe le Rwanda ou des niveaux supérieurs enregistrés en Tanzanie, où cette activité est devenue un pilier majeur des recettes d’exportation. Dans les classements internationaux dédiés au tourisme mondial, la RDC reste d’ailleurs reléguée dans le bas du tableau africain, loin des locomotives que sont l’Égypte, le Maroc ou l’Afrique du Sud.




Un Capital Unique
Le pays jouit pourtant d’un capital unique : le deuxième massif tropical du monde, cinq sites naturels inscrits au patrimoine mondial de l’UNESCO et des espèces endémiques introuvables ailleurs – bonobo, okapi, gorille de plaine oriental, paon congolais — qui en font un hotspot planétaire de biodiversité. À cela s’ajoutent des paysages spectaculaires, des volcans actifs des Virunga aux grands lacs du Rift, en passant par les forêts inondées de la Salonga, les chutes de Zongo ou le fleuve Congo, propices à l’écotourisme, au safari, au tourisme d’aventure et au tourisme fluvial. La diversité culturelle – plus de 400 groupes ethniques, une création urbaine foisonnante à Kinshasa et dans les grandes villes – ouvre en outre un vaste champ pour le tourisme communautaire, culturel et événementiel, et une palette allant du séjour scientifique au city break festif. « La RDC est un pays-ressources, mais un pays-ressources mal exploité », résume Pierrot Tibasima, entrepreneur dans l’agrotourisme, pour qui le pays devrait devenir un « pays-solution » en matière de climat et de biodiversité au lieu de se contenter d’exporter du cobalt ou du lithium. Pour l’heure, la richesse inestimable de ce trésor patrimonial ne se traduit pas encore concrètement dans les chiffres.



Faiblesses Structurelles
De fait, la réalité du secteur reste en net décalage avec son potentiel, le tourisme congolais restant marqué par un sous-investissement historique. Sur le terrain, les faiblesses structurelles s’additionnent : routes dégradées, accès difficile à de nombreuses zones protégées, établissements hôteliers ne répondant pas aux normes, coûts de transport intérieur élevés, insécurité localisée mais lourde pour l’image, manque de structures de formation et d’accompagnement, fiscalité dissuasive et lois obsolètes, image encore peu structurée dans les grands index touristiques malgré la montée en puissance de quelques marques comme Virunga sur le segment de l’écotourisme engagé.
Manager du Lux Inn Hotel, situé au cœur de Kinshasa dans le quartier huppé de la Gombe, Joseph Mpambi déplore « une fiscalité élevée et très éparpillée car réclamée par plusieurs administrations [nationale et provinciale, NDLR] ». De plus, « à Kinshasa, les embouteillages et l’état des routes découragent aussi les déplacements touristiques. Quand on annonce à un visiteur qu’il lui faudra dix heures aller-retour pour aller voir les chutes de Zongo, cela peut suffire à le dissuader ». Pour Pierrot Tibasima, le cœur du problème tient à la combinaison explosive de conflits fonciers, de communautarisme régional et de lois obsolètes qui découragent les entrepreneurs et rendent compliqué tout investissement dans des sites naturels pourtant spectaculaires. Si certaines régions à l’ouest du pays demeurent relativement stables et commencent à voir émerger des projets, l’écart reste important entre ces îlots de progrès et l’ampleur des défis nationaux.


Un Tournant, mais Aussi un Pari
Conscientes de cet écart, les autorités tentent de corriger le tir. Dans ce contexte, les avancées de politique publique s’apparentent à la fois à un tournant et à un pari. La validation d’une politique nationale du tourisme et d’un plan directeur, l’adoption d’un e‑visa, l’usage assumé des réseaux sociaux et des partenariats avec des clubs comme l’AC Milan, le FC Barcelone ou l’AS Monaco s’inscrivent dans la stratégie de marque « RDC, cœur de l’Afrique » destinée à repositionner le pays dans la compétition africaine et sur la scène internationale.
Le plan directeur vise notamment à moderniser le parc hôtelier, avec la construction de nouveaux établissements de 3 à 5 étoiles et le développement d’écolodges, afin d’offrir des standards compatibles avec une clientèle internationale, qu’elle soit d’affaires ou de loisirs. Dans le même mouvement, les autorités encouragent la diversification de l’offre – tourisme d’affaires, écotourisme haut de gamme, tourisme culturel et de nature – et la conclusion de partenariats avec des groupes hôteliers régionaux et des investisseurs intéressés par le tourisme durable.
Cofondateur de l’agence de voyages Kwafrika Travel et du Groupe Utalii Kwetu, Véridique Musambaghani constate déjà les effets de ce branding : sur son site, « RDC, cœur de l’Afrique » est devenu le mot-clé le plus recherché, signe que la curiosité progresse. Il observe également une montée en puissance des clientèles asiatiques et de la diaspora, attirées par le tourisme culturel et urbain. Le jeune opérateur rappelle toutefois que, pendant que certains voisins délivrent des visas à 30 dollars, un visa touristique congolais peut grimper jusqu’à près de 400 dollars, ce qui constitue un handicap majeur pour une destination encore perçue comme risquée.




Les Conditions d’un Vrai Décollage
Derrière les discours, la question centrale devient celle des conditions de décollage. Les opérateurs interrogés convergent sur les priorités : simplifier et rendre plus abordables les visas, rationaliser une fiscalité qui « taxe jusqu’au stylo », sécuriser le foncier, investir dans la connectivité interne – du bitume aux lignes aériennes – et professionnaliser la chaîne de valeur, de la conservation à l’hôtellerie. La connectivité aérienne reste l’un des maillons faibles, avec des liaisons internationales concentrées sur Kinshasa et une desserte intérieure limitée, alors que le pays cherche à mieux capter les marchés africains, européens, nord-américains et ceux de la diaspora.
En parallèle, les autorités misent davantage sur le tourisme domestique et régional, via des circuits intérieurs et des produits plus accessibles, pour donner une base locale au secteur et réduire sa dépendance aux seuls flux internationaux. Les enjeux de formation et de montée en compétences – guides, métiers de l’hôtellerie, gestion de lodges, marketing digital, gestion environnementale – restent toutefois considérables.
Optimiste, Véridique Musambaghani insiste, lui, sur l’« avantage de pionnier » dont peuvent bénéficier les investisseurs prêts à accepter un certain risque dans un marché encore en construction. Quant à Joseph Mpambi, il se veut très pragmatique : « L’essentiel, ce serait d’offrir une expérience fluide : une personne arrive à l’aéroport de Ndjili, ne subit pas de tracasseries, ne reste pas coincée dans des embouteillages interminables, rejoint son hôtel sans encombre et trouve sur place ce dont elle a besoin. Elle peut ensuite se déplacer seule, en prenant un bus et en payant un ticket, sans devoir louer un véhicule à 500 ou 1 000 dollars la journée. À partir du moment où cette structure existe, on pourra parler d’une véritable évolution. D’ici 2030, il y a donc encore beaucoup de travail, mais le cap est là ».
Si ce scénario se concrétise, le tourisme congolais cessera d’être une promesse pour devenir un véritable actif de la diversification de l’économie, offrant aux premiers entrants des positions difficiles à rattraper.

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