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Dette Africaine : Quand les Chiffres Racontent une Autre Histoire que le Récit Dominant

Dans les salles de marché comme dans les rapports des institutions financières internationales, la dette africaine est devenue un mot-code : risque, fragilité, alerte. Pourtant, derrière cette perception homogène se cache une réalité beaucoup plus complexe, où coexistent des trajectoires nationales divergentes, des structures d’endettement hétérogènes et surtout une interrogation centrale : la dette africaine est-elle réellement un problème de volume ou avant tout un problème de transformation économique ?

Par Dounia Ben Mohamed


Selon le Fonds monétaire international, la dette publique moyenne en Afrique subsaharienne se situe autour de 60 à 65 % du PIB. Un niveau inférieur à celui de plusieurs économies développées, mais dont le coût du service de la dette reste particulièrement élevé pour les pays africains en raison de conditions de financement plus dures et d’une forte dépendance aux marchés extérieurs.

Dans son rapport « Challenging the Global Narrative on Africa’s Debt », publié en 2024 par le Bureau du Conseiller spécial des Nations unies pour l’Afrique (OSAA), Cristina Duarte, sous-secrétaire générale des Nations unies et ancienne ministre des Finances du Cap-Vert, remet justement en question cette lecture dominante.

« Le Japon dépasse 200 % de dette publique rapportée au PIB, tandis que l’Italie évolue autour de 140 %. Pourtant, ces économies continuent d’accéder aux marchés dans des conditions favorables »

« L’insoutenabilité de la dette africaine ne provient pas du rythme ou du volume de l’endettement, mais du manque de contrôle des décideurs africains sur les flux financiers, fiscaux et économiques », écrit-elle.

Le rapport souligne qu’à la fin de l’année 2023, 19 des 35 pays à faible revenu d’Afrique subsaharienne étaient considérés par le FMI comme étant en situation de surendettement ou à haut risque. Mais l’OSAA insiste sur un point souvent absent du débat : la dette africaine doit être analysée à travers la capacité des économies à générer des flux économiques durables et non uniquement à travers le ratio dette/PIB.

Cristina Duarte rappelle ainsi que plusieurs économies développées affichent des niveaux d’endettement largement supérieurs à ceux de nombreux pays africains sans être systématiquement considérées comme en crise. Le Japon dépasse 200 % de dette publique rapportée au PIB, tandis que l’Italie évolue autour de 140 %, selon les données citées dans le rapport onusien. Pourtant, ces économies continuent d’accéder aux marchés dans des conditions favorables.

« L’Afrique ne fait pas face à une crise unique de la dette. Elle fait face à une succession de cycles de dette insuffisamment transformateurs »

Pour Idrissa Diabira, fondateur de SherpAfrica, cette différence de perception illustre les limites du narratif dominant. « L’Afrique ne fait pas face à une crise unique de la dette. Elle fait face à une succession de cycles de dette insuffisamment transformateurs », analyse-t-il.

Dans les années 2000, les initiatives PPTE et IADM du FMI et de la Banque mondiale avaient permis d’effacer une partie importante de la dette africaine. Mais deux décennies plus tard, l’endettement a recommencé à augmenter sans transformation structurelle majeure des économies.

Le véritable enjeu, selon Idrissa Diabira, réside donc moins dans l’endettement lui-même que dans la capacité à transformer cette dette en industrialisation, en productivité et en emplois. « Une dette est un emprunt destiné à financer des investissements. Sa légitimité dépend du retour économique qu’elle génère », explique-t-il.

Or, les données de la Banque mondiale montrent que la part de l’industrie manufacturière dans le PIB africain reste stable autour de 10 à 12 % depuis plus de vingt ans, très loin des trajectoires observées en Asie de l’Est durant leurs phases d’industrialisation rapide.

Le rapport de l’OSAA rejoint cette analyse en soulignant que le principal problème africain est celui du contrôle des flux économiques. L’organisation estime que l’Afrique perd chaque année environ 88,6 milliards de dollars à travers les flux financiers illicites, soit davantage que l’aide publique au développement et certains flux d’investissements étrangers reçus par le continent.

« Plusieurs États africains ont emprunté sur les marchés internationaux à des taux compris entre 8 % et 12 % ces dernières années, bien au-dessus des coûts observés dans les économies avancées »

Le document cite également les pertes liées aux transferts artificiels de bénéfices réalisés par certaines multinationales, aux accords commerciaux défavorables, à la dépendance aux exportations de matières premières ou encore à la faible valorisation des ressources naturelles africaines dans les chaînes de valeur mondiales.

L’exemple du cacao illustre cette asymétrie. Le Ghana et la Côte d’Ivoire, premiers producteurs mondiaux de cacao, ne captent qu’une faible part du marché mondial du chocolat, évalué à environ 100 milliards de dollars, car l’essentiel de la transformation reste réalisé hors du continent.

Cette faiblesse structurelle alimente un coût du capital plus élevé. Selon la Banque africaine de développement, plusieurs États africains ont emprunté sur les marchés internationaux à des taux compris entre 8 % et 12 % ces dernières années, bien au-dessus des coûts observés dans les économies avancées.

Le rapport des Nations unies évoque également ce phénomène d’« Africa Premium », selon lequel les États africains paieraient des primes de risque excessives par rapport à leurs fondamentaux macroéconomiques réels.

« Le narratif international sur la dette africaine est économiquement réducteur »

Pour Cristina Duarte, la dette africaine est donc moins un problème de stock qu’un problème de flux économiques insuffisamment maîtrisés.

Cette lecture rejoint les analyses d’Idrissa Diabira sur la sous-valorisation du capital africain. « Le narratif international sur la dette africaine est économiquement réducteur », estime-t-il.

Une grande partie de la richesse du continent reste en effet peu formalisée : foncier non titré, économie informelle, actifs non enregistrés ou entreprises sous-capitalisées limitent la capacité des marchés à mesurer précisément le potentiel économique réel de l’Afrique.

Selon la Banque mondiale, entre 10 et 12 millions de jeunes arrivent chaque année sur le marché du travail africain, alors que seulement 3 à 4 millions d’emplois formels sont créés. L’économie informelle représente encore plus de 80 % de l’emploi sur le continent.

« Le problème n’est pas seulement un déficit de financement. C’est un déficit de transformation du capital existant en investissement productif », affirme Idrissa Diabira.

Dans le même temps, le paysage du financement africain évolue rapidement. Les prêts chinois, qui avaient fortement soutenu les infrastructures africaines entre les années 2000 et 2010, ralentissent depuis plusieurs années. Selon le China Africa Research Initiative, les engagements de prêts chinois ont dépassé 150 milliards de dollars entre 2000 et la fin des années 2010 avant de reculer progressivement.

 « L’Afrique doit reprendre le contrôle de son récit économique »

Cette transition oblige désormais les économies africaines à attirer davantage de capitaux privés et à renforcer la rentabilité économique des projets financés.

Au fond, la question dépasse désormais largement le simple niveau d’endettement. Elle interroge la capacité des États africains à transformer les financements mobilisés en gains de productivité, en industrialisation et en souveraineté économique durable.

Comme le résume Cristina Duarte dans le rapport des Nations unies, « l’Afrique doit reprendre le contrôle de son récit économique ».

Pour Idrissa Diabira, l’enjeu est identique : « L’Afrique ne peut pas se développer sans dette. Mais la question essentielle n’est pas l’endettement, elle est dans le rendement de cette dette. »

La dette africaine apparaît alors moins comme une anomalie financière que comme le miroir d’un défi plus profond : transformer un immense potentiel économique en croissance productive durable.



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