Longtemps relégué derrière la banque, la microfinance et plus récemment la fintech, le secteur africain de l’assurance entre dans une phase de transformation structurelle profonde. Sous-assuré à plus de 85 % selon la Fédération internationale des assureurs africains, le continent ne représente encore qu’environ 1 % du marché mondial de l’assurance, alors même qu’il abrite l’une des populations les plus jeunes et les plus exposées aux risques climatiques et économiques. Un potentiel majeur de croissance.
Par Dounia Ben Mohamed
Sous-assuré à plus de 85 % selon plusieurs estimations du secteur, le continent ne représente encore qu’environ 1 % du marché mondial de l’assurance, malgré une population appelée à dépasser 2,5 milliards d’habitants d’ici 2050 selon les Nations unies. Pourtant, entre urbanisation accélérée, essor des classes moyennes, digitalisation des services financiers, pression climatique et explosion démographique, l’assurance apparaît désormais comme l’un des grands marchés stratégiques encore largement inexploités du continent.
Selon le Swiss Re Institute, les primes d’assurance africaines dépassent désormais 90 milliards de dollars par an, portées principalement par l’Afrique du Sud, qui concentre à elle seule près de 70 % du marché continental. Le Maghreb constitue le deuxième pôle régional, tandis que l’Afrique subsaharienne francophone reste encore faiblement pénétrée malgré une progression régulière de la demande. Cette faible profondeur du marché masque toutefois un potentiel considérable. Dans plusieurs pays africains, le taux de pénétration de l’assurance reste inférieur à 3 % du PIB, loin derrière les standards internationaux. Pour les institutions financières africaines, l’enjeu dépasse désormais la seule protection des biens ou des personnes. L’assurance devient progressivement un levier de stabilité macroéconomique, de financement long terme et de résilience face aux chocs climatiques, sanitaires ou économiques.
« Le secteur des assurances évolue timidement, il faut le reconnaître, compte tenu des mentalités africaines »
Pour Djibril Dia, directeur général de Sésame Assurances et président du conseil d’administration de Synergies Assurances, la lecture du marché reste avant tout culturelle et structurelle. « Le secteur des assurances évolue timidement, il faut le reconnaître, compte tenu de la mentalité africaine. Beaucoup de populations ne sont pas encore culturellement imprégnées de ce qu’est réellement l’assurance. Quand on regarde la configuration du secteur en Afrique, le continent représente environ 1 % du marché mondial. Et dans ce pourcentage, l’Afrique du Sud concentre près de 70 %, puis vient le Maghreb, et le reste du continent se partage à peine 30 %. »
Cette concentration révèle un paradoxe majeur : une exposition croissante aux risques, mais une faible culture de couverture. Selon la Banque mondiale, les pertes liées aux catastrophes climatiques dépassent déjà plusieurs dizaines de milliards de dollars par an en Afrique, un chiffre appelé à augmenter avec l’intensification des événements extrêmes. Pour autant, les freins ne sont pas uniquement économiques. « Les assurés eux-mêmes n’ont pas encore conscience de l’utilité de l’assurance. Ils ne voient pas le lien entre assurance et sauvegarde de leur patrimoine. Et cela vient aussi d’un manque de communication du secteur », insiste Djibril Dia. Cette faiblesse de la culture assurantielle est également soulignée par les institutions régionales. Dans la zone CIMA, qui regroupe quatorze pays africains francophones, les autorités de régulation ont pourtant multiplié les réformes ces dernières années afin de renforcer la solvabilité des compagnies et la protection des assurés. Mais la transformation des comportements reste lente.
Un Levier Essentiel de Résilience Économique
Dans le même temps, l’inflation fragilise les équilibres techniques des compagnies d’assurance. « La question de l’inflation renchérit le coût des sinistres et déséquilibre les compagnies d’assurance qui ont tendance à faire traîner les règlements. Il est important d’agir à ce niveau et d’accélérer la prise en charge des sinistres », estime Djibril Dia. D’autant que la Banque africaine de développement a récemment rappelé que l’assurance constitue un levier essentiel de résilience économique, notamment pour les populations vulnérables, les femmes et les jeunes, en finançant des mécanismes de protection contre les chocs systémiques. Même constat chez les régulateurs africains. Pour Abderrahim Chaffai, président de l’Autorité de contrôle des assurances au Maroc (ACAPS) martèle dans ses interventions récentes, « l’assurance doit évoluer vers un modèle plus inclusif, plus innovant et davantage centré sur les assurés », dans un contexte où la digitalisation devient un levier structurant du secteur.
« L’assurance doit évoluer vers un modèle plus inclusif, plus innovant et davantage centré sur les assurés »
Digitalisation et Micro-Assurance : Le Vrai Tournant Africain
L’Afrique vit cependant une mutation silencieuse mais profonde : la digitalisation des services financiers. Avec plus de 856 millions de comptes mobile money actifs en 2025 selon la GSMA, le continent dispose désormais d’une infrastructure numérique capable de transformer la distribution de l’assurance. « La digitalisation facilite l’accès à l’assurance. Les compagnies elles-mêmes se digitalisent, ce qui améliore la gestion des sinistres et la compréhension des produits », explique Djibril Dia. Ce mouvement est porté par une nouvelle génération d’acteurs insurtech comme Turaco, Curacel ou Pula Advisors, qui misent sur la micro-assurance, les données mobiles et les modèles à faible coût pour élargir l’accès aux populations exclues.
Ted Pantone, cofondateur de Turaco, résume cette rupture : « des millions d’Africains restent exclus des systèmes de protection traditionnels alors qu’ils utilisent déjà quotidiennement les paiements mobiles ». Le potentiel est immense. Plus de 70 % de la population active africaine évolue dans le secteur informel selon l’OIT, un segment historiquement exclu des produits assurantiels classiques. « Le développement de la micro-assurance favorisera l’inclusion du secteur informel et des populations à faibles revenus », insiste Djibril Dia.

Santé, Agriculture, Infrastructures : Les Moteurs de Croissance
Les segments les plus dynamiques se dessinent clairement. L’assurance santé devient un produit d’entrée clé dans plusieurs marchés africains, portée par les limites des systèmes publics. « L’assurance santé est une grande opportunité parce que le client perçoit directement la réactivité de l’assureur », analyse Djibril Dia. L’assurance agricole constitue un autre relais majeur. Selon la Banque africaine de développement, l’agriculture représente jusqu’à 35 % du PIB dans plusieurs pays africains, mais reste très faiblement couverte. « L’assurance agricole est un secteur très important mais sous-traité. Une assurance adossée aux données climatiques constitue un relais de croissance majeur », ajoute-t-il. Les infrastructures constituent également un catalyseur structurel. Les investissements massifs dans le logement, les routes et l’énergie créent une demande croissante en produits d’assurance spécialisés.
Vers une Africanisation du Secteur
Le marché connaît également une montée en puissance des acteurs africains. Des groupes comme NSIA, Sunu Group ou Saham Assurance gagnent progressivement du terrain face aux acteurs internationaux. « Depuis dix ans, les groupes africains gagnent du terrain par rapport aux acteurs internationaux et aux compagnies locales », observe Djibril Dia, qui a travaillé à la fois dans des groupes internationaux comme AXA et dans des compagnies africaines. Cette évolution s’accompagne d’une montée en puissance du contenu local, encore limité dans la chaîne de valeur assurantielle, notamment chez les courtiers et les gestionnaires de risques.
Un Marché de 100 Milliards encore à Structurer
Au-delà des chiffres, l’assurance africaine reste un marché en construction. Les primes dépassent déjà 90 milliards de dollars, mais la pénétration reste faible et inégalement répartie. Andreas Berger, directeur général de Swiss Re, souligne que le “protection gap” — l’écart entre les pertes économiques et la couverture assurantielle — continue de s’élargir, en particulier dans les marchés émergents, sous l’effet combiné des risques climatiques et de la croissance démographique. Dans ce contexte, l’Afrique dispose pourtant d’un avantage structurel : une population jeune, une urbanisation rapide et une digitalisation avancée des paiements. Mais le véritable défi reste institutionnel et culturel. « Il faut un effort de communication, d’organisation du secteur et d’adaptation des produits aux réalités locales », conclut Djibril Dia. Le secteur de l’assurance africain n’est donc plus un marché périphérique. Il devient progressivement un pilier potentiel de financement long terme, de résilience économique et d’inclusion financière. Reste une question centrale : l’Afrique saura-t-elle transformer ce marché silencieux en véritable infrastructure financière continentale ?

Lire aussi :