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Les Enjeux de l’Uranium Africain

Bien que dotée de ressources uranifères importantes, l’Afrique accuse un retard considérable dans le développement de l’énergie nucléaire. Confrontés à des besoins énergétiques colossaux, plusieurs pays manifestent cependant, souvent sous l’influence de la Russie, un intérêt croissant pour le nucléaire civil. Mais pour tirer véritablement parti de leurs ressources, il leur faudra contourner un ensemble de défis financiers, techniques, diplomatiques et logistiques.

Par Raphael Rossignol


L’Afrique s’affirme comme un acteur de plus en plus important dans la production mondiale d’uranium, avec plusieurs pays occupant des positions clés. En 2022, la Namibie s’est hissée au 3e rang mondial, avec 11 % de la production globale, suivie du Niger (4 %) et de l’Afrique du Sud (0,4 %). Toutefois, cette production reste modeste comparée à celle des géants du secteur. En 2022, la production combinée de ces trois pays ne dépasse que de 482 tonnes celle du Canada et ne représente que 37 % de la production kazakhe. D’autres nations africaines possèdent des ressources uranifères significatives, bien que leur exploitation à grande échelle n’ait pas encore débuté. Au Botswana, le projet Letlhakane porté par A-Cap Energy (acquis par le groupe australien Lotus Resources) se prépare, et ambitionne une production annuelle de 1150 tonnes d’uranium. La Tanzanie, l’Algérie, le Malawi et la Zambie disposent également de gisements prometteurs. En République centrafricaine, le site de Bakouma, initialement développé par Areva, reste en attente malgré des ressources importantes. En Tanzanie, le projet Mkuju River de Uranium One – une société minière canadienne rachetée en 2013 par le géant public du nucléaire russe Rosatom – est en stand-by, prêt à démarrer dès que les conditions de marché seront favorables. L’Algérie a relancé l’intérêt pour son gisement de Tahaggart, tandis qu’au Malawi, le site de Kayelekera, désormais contrôlé par Lotus Resources, attend des conditions de marché plus propices. En Zambie, le projet Mutanga du groupe canadien GoviEx Uranium est prêt à avancer vers la production dès que les prix de l’uranium le permettront.

Les principaux partenaires pour l’exploitation de l’uranium africain sont des entreprises internationales comme Orano (ex-Areva), Uranium One, ainsi que des sociétés minières australiennes et canadiennes. Des groupes chinois manifestent également un intérêt croissant pour ces ressources, comme l’illustre l’accord entre Aura Energy et Guangdong Power Engineering Co Ltd en Mauritanie.


Les Sous-Capacités Nucléaires En Afrique

Mais en dépit de ses ressources en uranium, l’Afrique accuse un retard considérable dans le développement de l’énergie nucléaire. Actuellement, seule l’Afrique du Sud exploite deux réacteurs à Koeberg, construits en 1984 par Areva et opérés aujourd’hui par Eskom. Pourtant, les besoins énergétiques du continent sont colossaux. Selon la Société française d’énergie nucléaire (SFEN), il pourrait faire face à une demande électrique de 1 200 TWh en 2030. Dans ce contexte, le nucléaire est perçu par certains pays comme une solution potentielle, mais les obstacles à surmonter sont nombreux. Edgar Blaustein, économiste au sein de l’association scientifique française Global Chance, relève une contrainte majeure : « Une centrale de 1 GW ne peut s’insérer que dans un réseau d’au moins 10 GW, de préférence 20 GW pour équilibrer le réseau. Sinon, une panne serait rédhibitoire ». Or, la plupart des réseaux électriques africains ne sont pas dimensionnés pour accueillir de telles installations. De son côté, Mycle Schneider, analyste indépendant spécialiste du nucléaire, met en perspective l’ampleur du défi : « La consommation électrique de l’intégralité du continent africain, Algérie, Maroc, Égypte et Afrique du Sud compris, est égale à deux fois celle de la France ».

Le financement constitue un autre obstacle majeur. Lova Rinel, chercheuse associée à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS), estime le coût primaire d’une centrale nucléaire à 30 milliards d’euros, une somme colossale pour la plupart des économies africaines. À titre de comparaison, le PIB du Rwanda s’élevait à 11,07 milliards de dollars (10,2 milliards d’euros) en 2021, tandis que ceux du Burkina Faso et du Mali atteignaient respectivement 19,74 et 19,14 milliards de dollars (18,1 et 17,6 milliards d’euros). La formation du personnel qualifié représente un défi supplémentaire. Emmanuelle Galichet, maîtresse de conférences au Conservatoire national des arts et métiers (CNAM), souligne : « Il faut 1 400 ouvriers qualifiés pour construire une centrale. Sauf qu’il n’y en a pas un seul au Burkina Faso et qu’il faut compter vingt ans pour en former ».

« Selon la Société française d’énergie nucléaire (SFEN), l’Afrique pourrait faire face à une demande électrique de 1 200 TWh en 2030 »


Nouveaux Partenaires Et Enjeux Géopolitiques

Malgré ces défis, plusieurs pays africains manifestent un intérêt croissant pour le nucléaire civil, souvent sous l’influence de la Russie. En 2023, l’Égypte a entamé la construction de sa première centrale nucléaire à El Dabaa ; un projet de 4 800 MW mené par Rosatom et financé par un prêt russe de 25 milliards de dollars (23 milliards d’euros). En octobre 2023, le Mali et le Burkina Faso ont signé des accords avec Rosatom. Le Ghana aspire à devenir le « hub africain de l’énergie nucléaire », selon Samuel Boakye Dampare, directeur général de la Ghana Atomic Energy Commission. Et l’Ouganda a annoncé son intention d’installer au moins 1 000 MW de capacité nucléaire d’ici 2031. En fournissant des technologies nucléaires à des pays en développement, la Russie cherche à créer des alliances à long terme, renforçant son influence géopolitique en Afrique face à d’autres puissances mondiales. La collaboration dans le domaine nucléaire offre également à ce pays un accès potentiel à des ressources minérales stratégiques – notamment l’uranium, essentiel à son industrie énergétique –, en même temps qu’un moyen de pression sur la filière européenne et française en particulier, qui doit trouver de nouveaux fournisseurs plus lointains. En juin dernier, le retrait à Orano du permis d’exploitation de la mine d’Imouraren au Niger, présentée par le groupe français comme « la mine du siècle », semble d’ailleurs confirmer le succès de cette stratégie. La Russie dispose donc avec Rosatom de deux atouts majeurs : un « package » nucléaire complet, et un financement des projets à quasiment 100 % par l’État russe. Cette approche lui permet de créer des liens durables avec les pays africains et potentiellement d’accéder à leurs ressources en uranium. Mycle Schneider tempère néanmoins : « La plupart des accords qui ont été signés sont des accords de coopération. Beaucoup n’ont aucune suite ». Il rappelle que ce n’est pas la première fois que des pays africains s’intéressent au nucléaire, citant l’exemple du Maroc, dont le premier projet de dessalement nucléaire remonte aux années 1980.

« En fournissant des technologies nucléaires à des pays en développement, la Russie cherche à créer des alliances à long terme, renforçant son influence géopolitique en Afrique face à d’autres puissances mondiales »


Risques De Prolifération

L’intérêt pour le nucléaire civil sur le continent africain soulève par ailleurs des inquiétudes concernant la prolifération nucléaire. En effet, certains pays pourraient voir dans ces programmes une opportunité de développer des capacités militaires. Edgar Blaustein explique : « Certains de ces pays africains – comme ailleurs la Pologne, l’Iran ou l’Arabie saoudite – ont déjà une arme nucléaire ou des ennemis dotés de l’arme nucléaire. L’Égypte est dans cette situation, avec un voisin équipé de l’arme atomique, Israël, contre qui elle a déjà été en guerre à deux reprises ». Un cas particulièrement préoccupant concerne les négociations entre l’Iran et le Niger. Des sources citées par le site Africa Intelligence rapportent que Téhéran négocierait l’acquisition de 300 tonnes d’uranium d’une valeur totale d’environ 56 millions de dollars (51,6 millions d’euros) avec la junte militaire nigérienne. En échange, l’Iran s’engagerait à fournir des groupes électrogènes de grande capacité à Niamey pour combler le déficit énergétique du pays, ce qui crée des tensions entre Niamey (qui dément) et les États-Unis. Pour les pays africains, le défi consiste donc à naviguer entre ces intérêts divergents, tout en cherchant à répondre à leurs besoins énergétiques croissants.

« Téhéran négocierait l’acquisition de 300 tonnes d’uranium d’une valeur totale d’environ 56 millions de dollars avec la junte militaire nigérienne »

Cependant, les obstacles au développement de l’industrie nucléaire en Afrique même restent considérables. Outre les défis financiers et techniques, la gestion des déchets radioactifs et l’approvisionnement en combustible nucléaire posent également des problèmes logistiques majeurs pour de nombreux pays africains. L’avenir de l’uranium africain dépendra de la capacité des pays du continent à surmonter ces obstacles et à tirer parti de leurs ressources de manière durable et responsable.



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