Tribune de Jean-Claude SAMNICK MBOMBUE Tribunes

Les entreprises face au chômage

La lutte contre le chômage pour développer une classe moyenne et des consommateurs est un impératif pour les entreprises africaines. Un rapport récent du Fonds monétaire international notait que le taux de chômage était de 70 % en Côte d’Ivoire. Les observateurs en sont encore tout retournés. Comment ce pays qui affiche une croissance constante depuis des années peutil avoir un taux de non-emploi aussi important ? Les statistiques officielles sont-elles fiables ?

En fait, croissance ne signifie pas prospérité comme beaucoup d’éditoriaux le proclament. Les États africains, près de soixante ans après les indépendances, ont failli à leur mission, qui est de s’employer à faire évoluer les catégories sociales de leurs citoyens. Beaucoup d’entre eux restent encore à la marge et il est du rôle de l’entreprise et de ses chefs d’industrie de s’en préoccuper, faute de quoi il n’y aura demain pas assez de consommateurs pour remplir les centres commerciaux en construction. Pour avoir des débouchés pour l’industrie, il faut en effet des consommateurs avec un certain niveau de revenus réguliers. Les opérateurs de téléphonie l’ont bien compris qui agissent beaucoup dans le social, mais ce sont des efforts isolés. La masse de jeunes qui sortent des écoles et universités sans débouchés s’accroît et vient s’ajouter à celle des jeunes sans qualifications.
Ce qui crée un paradoxe : les emplois mal rémunérés sont trustés par des jeunes aux qualifications supérieures aux postes qu’ils occupent, ce qui attise encore plus la frustration de ceux qui sont moins bien formés.
L’informel et la débrouillardise ne sont plus seulement l’apanage des non-qualifiés. En Afrique aujourd’hui, tout travailleur doit avoir une deuxième source de revenus pour arrondir ses fins de mois, afin de faire face à des dépenses de santé, à des frais de scolarité dans des établissements privés, à des transports privés et à des dépenses en biens de consommation à des prix libres et élevés.
Le nombre de familles avec plusieurs enfants sans emploi ou alors en sous-emploi ne se compte pas, alors même que les parents se sont saignés pour les envoyer à l’école. Croyant pouvoir profiter à la retraite de leurs économies, ils sont encore obligés d’aider et de soutenir leurs enfants adultes. Avant, il était possible pour les parents de leur trouver des stages dans les entreprises d’État ou privées dans lesquelles ils travaillaient. Impossible de nos jours. Dans telle société, on va vous dire que les stages sont réservés aux enfants des meilleurs clients et sur décision du directeur général. En gros, le travailleur de base n’a aucune chance de voir sa progéniture commencer un stage dans la même société que ses parents.
Pourtant, pour les entreprises, les consommateurs sont ces mêmes jeunes qui devraient constituer la classe moyenne de demain. La relance par l’emploi devrait être plus à l’ordre du jour des politiques économiques africaines. Le fossé ne fait que s’agrandir entre une classe élevée et une classe pauvre. Comment vendre des biens de consommation à une clientèle qui n’existe pas ou qui n’a pas les moyens de les acheter ? Certes, les sociétés font des rabais ou vendent à perte au début, mais la réalité économique les rattrape. Il n’est pas possible de laisser au chômage des millions de personnes chaque année. Le tissu social est détruit, ainsi que le lien qui unit les citoyens à la république. À la fin, que leur reste-t-il pour s’offrir ce qu’ils voient en vitrine ? La délinquance, ou intégrer une organisation contestataire, rebelle ou terroriste.
Si les pouvoirs publics ont failli faute de bonne gouvernance, il est obligatoire pour les entreprises de prendre le relais et de promouvoir l’emploi dans les pays. Elles diront qu’elles ont besoin d’incitation fiscale pour embaucher et de charges sociales moins lourdes. C’est à elles de prendre le lead et de faire des propositions, pour que les travailleurs deviennent des consommateurs et fournissent des profits qui seront ensuite redistribués dans un cercle vertueux (on l’espère).