Si l’Afrique du Nord demeure la référence historique du tourisme médical sur le continent, avec plus d’un milliard d’euros de recettes annuelles pour la seule Tunisie, l’Afrique de l’Ouest s’affirme comme un nouveau pôle de croissance. Portée par l’essor de cliniques privées de haut niveau, Abidjan attire une patientèle régionale et internationale et ambitionne de devenir un véritable hub sanitaire et économique pour l’Afrique de l’Ouest.
Par Dounia Ben Mohamed
Le tourisme médical s’impose en Afrique comme un secteur économique structuré, porté historiquement par trois hubs majeurs : la Tunisie, le Maroc et l’Égypte. Pour la seule Tunisie, le secteur génère environ 3,5 milliards de dinars, soit plus d’un milliard d’euros de chiffre d’affaires annuel, selon les chiffres du ministère de la Santé tunisien. Plus de deux millions de patients étrangers s’y font soigner chaque année, et le tourisme médical y représente désormais la moitié des recettes de l’ensemble du secteur touristique national, lui-même équivalent à 9 % du PIB du pays.
Selon un rapport de l’Oxford Business Group, ce flux est porté notamment par la réputation tunisienne en thalassothérapie et en chirurgie esthétique. L’Égypte s’est quant à elle classée troisième de l’industrie du tourisme médical dans le monde arabe en raison de son rapport qualité-prix, tandis que le Maroc a d’abord bâti son attractivité sur la chirurgie esthétique avant de diversifier son offre. Ces trois pays ont construit une offre privée compétitive combinant chirurgie, soins spécialisés et services associés, hôtellerie, transport, accompagnement, captant à la fois une clientèle régionale africaine et des patients européens en quête de coûts réduits et de délais rapides.
« Le tourisme médical représente désormais la moitié des recettes de l’ensemble du secteur touristique national en Tunisie »
La procréation médicalement assistée devient le fer de lance d’une offre médicale exportable
Mais une nouvelle géographie se dessine désormais plus au sud, en Afrique de l’Ouest, où la procréation médicalement assistée (PMA) devient le fer de lance d’une offre médicale exportable. Le potentiel de marché est documenté par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) : l’Afrique subsaharienne affiche le taux de fécondité moyen le plus élevé au monde, avec 4,7 enfants par femme, mais elle est aussi l’une des régions les plus touchées par l’infertilité, qui y atteint 16,4 % des couples selon l’institution, soit 4 points de plus que la moyenne européenne. La Dr Eulalie Manket-Kouassi, gynécologue-obstétricienne et fondatrice de la Clinique Notre Dame de la Tendresse à Abidjan, chiffre précisément l’écart entre l’offre et la demande : « Il faudrait environ 1 500 cycles de PMA par million d’habitants ; or l’Afrique subsaharienne n’en a réalisé que 87 par million en 2020 ». Pour elle, cet écart mesure directement la taille du marché à capter : « Une population jeune et nombreuse, une prévalence élevée de l’infertilité, et une demande aujourd’hui captée par des hubs extérieurs : rapatrier ne serait-ce qu’une partie de ces parcours représenterait un gain économique et sanitaire considérable. »

Des cliniques abidjanaises déjà positionnées sur l’export de soins
Cette ambition n’est plus théorique. À Abidjan, la Clinique Procrea, fondée en 2008 par la Dr Myriam Morokro, revendique aujourd’hui une patientèle représentant environ 23 pays. « Nous recevons une proportion croissante de patients pour l’assistance à la procréation : 20 % de notre clientèle vient désormais de l’étranger, essentiellement d’Afrique de l’Ouest francophone, mais aussi des couples mixtes venus des États-Unis et d’Europe », précise-t-elle. La clinique s’est délibérément alignée sur les standards internationaux du secteur : « On a conçu notre hôpital comme un hôtel de luxe », explique la Dr Morokro, qui revendique également un argument scientifique différenciant et générateur de valeur ajoutée : « Nous sommes les seuls à avoir un laboratoire dans la sous-région pour dépister l’embryon avant la procréation, avec un taux de réussite moyen de 75 %, un taux d’attractivité unique dans la sous-région ».
Un levier de souveraineté sanitaire
La Clinique Notre Dame de la Tendresse, fondée en 2010 par la Dr Eulalie Manket-Kouassi, première Ivoirienne formée à la fécondation in vitro à Strasbourg, revendique de son côté avoir accompagné plus de 15 000 patients en quinze ans, pour environ 200 cycles de FIV ou ICSI réalisés chaque année. Sa patientèle inclut régulièrement des couples du Burkina Faso, du Mali, de Guinée, du Togo, du Bénin et du Sénégal, ainsi que des patients de la diaspora établis en Europe et en Amérique du Nord. Pour la Dr Manket-Kouassi, l’enjeu économique de cette patientèle internationale dépasse le seul acte médical : « Un couple qui vient pour une FIV séjourne plusieurs semaines, génère une activité hôtelière et logistique, et revient souvent. C’est donc un levier de tourisme médical au sens plein, mais aussi un levier de souveraineté sanitaire : développer cette offre, c’est garder sur le continent les patients, les compétences et la valeur créée ». La Dr Morokro identifie un avantage comparatif spécifique face aux hubs nord-africains et occidentaux : la proximité culturelle comme un facteur qu’elle juge « déterminant », combiné à un avantage économique réel : des soins onéreux dans l’absolu, mais plus compétitifs en rapport qualité-prix que d’autres destinations, occidentales notamment.
« Développer cette offre, c’est garder sur le continent les patients, les compétences et la valeur créée »
La télémédecine, nouveau canal d’orientation vers les hubs régionaux
Le développement de ces pôles cliniques s’accompagne de la montée en puissance de nouveaux canaux d’orientation des patients. Sophie Tall, fondatrice de la plateforme de téléconseil Amani en Côte d’Ivoire, a bâti un modèle d’accès simplifié, fonctionnant sur WhatsApp avec mise en relation directe avec des sages-femmes. Depuis le lancement officiel en mars 2026, la plateforme affiche une progression géographique notable : « Aujourd’hui, 20 % de nos consultantes viennent déjà de la sous-région, en premier lieu du Burkina Faso, du Cameroun et du Bénin ». Or, selon Sophie Tall, une partie significative de cette demande concerne justement l’orientation vers des parcours de procréation assistée : « Nous intervenons beaucoup sur le volet procréation assistée. Il existe encore peu de solutions sur place, mais des cliniques en Côte d’Ivoire, ainsi qu’une au Sénégal, reçoivent de nombreuses patientes venues spécifiquement pour leur parcours de PMA ».
Ce maillage entre télémédecine et cliniques spécialisées dessine une chaîne de valeur régionale encore informelle, mais déjà identifiable : une patiente repérée via une plateforme numérique dans un pays voisin, orientée vers un hub clinique ivoirien ou sénégalais pour un séjour générant hôtellerie, transport et accompagnement, selon le même schéma économique qu’en Afrique du Nord, mais à une échelle encore embryonnaire.

Financement et réglementation, les deux verrous à lever
Pour transformer cette dynamique en filière économique mature, les professionnelles interrogées convergent sur deux chantiers. Le financement, d’abord : la Dr Morokro évoque des montants déjà mobilisés sur le terrain, avec un financement obtenu de 14 millions d’euros pour ses équipements, soulignant que « des projets peuvent se concrétiser dès lors que les dossiers sont solidement montés ». Elle situe cette dynamique dans une perspective nationale affichée : la Côte d’Ivoire travaillerait, selon elle, à se positionner comme carrefour médical et sanitaire d’excellence à l’horizon 2030-2035.
Le cadre réglementaire ensuite, identifié par la Dr Manket-Kouassi comme le « chantier le plus structurant » du secteur : « L’absence ou la fragmentation des cadres juridiques encadrant la PMA freine l’investissement et la confiance ». Elle souligne que la Côte d’Ivoire dispose désormais, sous l’égide du ministère de la Santé, d’un encadrement renforcé du secteur privé, engagé depuis l’année dernière, avec des fermetures d’établissements ne respectant pas les normes. La Dr Morokro confirme cette tendance à la structuration du marché ivoirien : « D’autres cliniques, du moins en Côte d’Ivoire, sont en pleine modernisation, avec des établissements de santé de plus en plus performants : tout le secteur se met en ordre de bataille ».
« L’absence ou la fragmentation des cadres juridiques encadrant la PMA freine l’investissement et la confiance »
Transformer la dynamique naissante
L’exemple tunisien rappelle néanmoins que la montée en puissance d’une filière de tourisme médical prend du temps : il a fallu deux décennies à la Tunisie pour passer de 100 000 patients étrangers accueillis en 2008 à plus de deux millions aujourd’hui, et le secteur y reste freiné par l’absence de liaisons aériennes directes avec certains pays d’Afrique subsaharienne et par la lenteur de l’octroi des visas, deux obstacles que les autorités tunisiennes cherchent encore à résoudre via la création d’un visa médical dédié.
Pour l’Afrique de l’Ouest, qui dispose d’un besoin sanitaire massif et documenté et d’une proximité géographique et culturelle avec sa clientèle régionale, l’enjeu est désormais de construire plus rapidement les infrastructures de financement et de régulation qui permettront de transformer cette dynamique naissante en filière d’exportation de services à part entière.

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